Pourquoi le gouvernement chinois exclut-il Cisco ?

By Clémence Boyer

INTERVIEW Patrice Nordey, PDG de Velvet Group installé à Shanghai et ancien patron de L’atelier BNP Paribas en Chine décrypte les raisons qui poussent la Chine à exclure de nombreux fournisseurs étrangers d'équipements technologiques.

Logo de l'entreprise Cisco. (c) AFP

Les médias ont beaucoup parlé cette semaine de la mise à jour de la liste de fournisseurs autorisés par le gouvernement chinois qui exclut nombre de sociétés étrangères, dont Apple et Cisco. Décryptage avec Patrice Nordey, PDG de Velvet Group installé à Shanghai et ancien patron de L’atelier BNP Paribas en Chine.

Challenges. En quoi consiste cette liste de fournisseurs autorisés par l’administration chinoise ?

Patrice Nordey. Il s’agit d’une liste régulièrement mise à jour des fournisseurs agréés pour fournir en équipements technologiques le gouvernement chinois. Mais il faut relativiser son importance. Elle ne s’adresse qu’aux administrations "centrales", pas aux collectivités locales, à l’armée ou aux entreprises d’Etat. Elle ne concerne aussi que les achats inférieurs à 80.000 dollars. Au-delà, le gouvernement passe des appels d’offres. L’administration territoriale en Chine représentant un énorme marché, cette annonce a été un peu sur-commentée ces derniers jours vu son impact limité.

Apple a été retiré de cette liste. Tim Cook doit-il s’inquiéter?

En Chine, Apple compte surtout sur les ventes d’iPhones et d’iPad au grand public et celles-ci décollent. L’Empire du Milieu est même devenu son premier marché devant les Etats-Unis. Les entreprises réellement impactées par cette décision sont en réalité les fournisseurs de réseaux et d’infrastructures comme Cisco. L’américain est au coude à coude avec le chinois Huawei en termes de parts de marché. Or, Huawei est bloqué aux Etats-Unis pour des raisons similaires de sécurité nationale. Le tacle de la Chine répond donc à d’autres tacles.

Peut-on parler de protectionnisme économique?

Oui, c’est un vrai facteur explicatif pour la création de cette liste. Les infrastructures représentent un immense marché pour la Chine qui s’équipe à toute vitesse en réseaux télécoms. Selon les prévisions d’IDC, il va représenter 465 milliards de dollars en 2015, en progression de 11,4%. Il y a une vraie volonté du gouvernement chinois de privilégier les entreprises locales comme cela a été fait dans d’autres secteurs Internet. Yahoo et eBay, par exemple, n’ont jamais vraiment réussi à s’implanter en Chine. Toutefois, la Chine n’est pas la seule à privilégier ses champions nationaux. Le protectionnisme économique existe aussi aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

Donc "la sécurité nationale" n’est qu’un prétexte ?

Bien sûr que non. Les révélations de Snowden sur les programmes d’espionnage à grande échelle des Etats-Unis est un élément qui a dû jouer dans la décision du gouvernement chinois. Surtout après la polémique qui a eu lieu il y a quelques années sur la présence de "back door" (porte dérobée) dans les routeurs de Cisco il y a quelques années. Or, la protection des informations et des réseaux est une notion extrêmement importante pour Pékin.

Que risque la Chine en prenant ce genre de décision ?

Il s’agit d’une décision de souveraineté pour chaque pays. Les sociétés étrangères n’ont pas vraiment leur mot à dire face à ce choix unilatéral. Toutefois, en refusant de travailler avec elles, il y a un risque pour la Chine de ralentissement de l’innovation. En voulant à tout prix mettre en place ses propres technologies, on peut craindre une sorte d’enfermement sur des standards technologiques qui ne seraient que chinois.

Source: Challenges